Loin de le freiner, les cégeps favorisent l’accès pour tous à l’enseignement supérieur

Une version écourtée de ce texte a été publiée dans le journal Le Devoir.

Les journaux ont fait état, au cours derniers jours, de la publication par le CIRANO du livre Le Québec économique, et plus particulièrement de son chapitre Éducation et capital humain, pour faire écho à une hypothèse des auteurs Robert Lacroix, ex-recteur de l’Université de Montréal, et Louis Maheu, professeur au même établissement, selon laquelle le taux de diplomation universitaire au Québec est beaucoup plus faible qu’ailleurs au Canada, en raison notamment de notre « structure particulière du système scolaire postsecondaire », soit de l’existence des cégeps.

Il nous faut d’emblée reconnaître que ce n’est pas sans un certain étonnement que nous avons pris connaissance de cette affirmation, alors qu’en cette année du 50e anniversaire des cégeps, politiciens, acteurs économiques et autres acteurs clés de notre société ont salué non seulement la création de ces établissements, mais aussi l’ampleur de leur contribution au développement de notre société au fil des ans ainsi que le rôle essentiel qu’ils jouent dans toutes les régions du Québec.

Alors que les défis en matière de qualification que nous sommes collectivement appelés à relever se font toujours plus nombreux et pressants, nous pensions également en avoir définitivement fini avec les débats de structure en éducation. D’autant plus qu’en 2004, après que la Fédération des commissions scolaires du Québec puis la Conférence des recteurs des universités, dont M. Lacroix était alors le président, eurent en quelque sorte proposé l’abolition de la formation préuniversitaire au cégep, le gouvernement avait tenu le Forum sur l’avenir de l’enseignement collégial, en clôture duquel le Québec avait refait le choix du cégep, convaincu qu’il constituait toujours notre meilleur atout.

Aujourd’hui, ce constat demeure. Et nous pouvons en plus évaluer la performance du cégep après ses cinquante années d’existence ce qui, il faut en convenir, est largement suffisant pour dresser un bilan exhaustif. Et que dit ce bilan? Notamment que le cégep a permis une véritable démocratisation de l’enseignement supérieur, en le rendant accessible gratuitement, sur l’ensemble du territoire, à des jeunes qui n’auraient autrement peut-être jamais atteint ce niveau de scolarité. Que cette idée audacieuse de la Commission Parent a favorisé l’accès des femmes à l’enseignement supérieur, faisant du Québec une société plus égalitaire. Que tous les jeunes ont pu suivre une formation laïque ainsi qu’une formation générale commune faisant dorénavant d’eux des citoyens éclairés capables de penser et de jouer un rôle actif au sein de la société. Et aussi que des étudiants se destinant à l’université de même que ceux qui choisissent la voie technique, se côtoient maintenant dans un même établissement, tout en ayant aussi la possibilité de changer de parcours.

Au final, ce bilan indique aussi que deux millions de diplômés sont sortis des cégeps depuis leur création et que le Québec s’est hissé au premier rang au Canada en matière d’obtention d’un diplôme postsecondaire : 50 % de nos jeunes détiennent un tel diplôme, contre  29,9 % en Ontario, soit la province à laquelle les auteurs nous comparent, affirmant que celle-ci fait mieux que le Québec en matière de diplomation à l’université parce que les jeunes y passent directement du secondaire à l’université.

Or, les auteurs soutiennent aussi que les francophones au Québec seraient moins portés à suivre des études de baccalauréat que les anglophones, s’inscrivant davantage à des formations universitaires plus courtes, menant à des certifications et à des attestations. Les anglophones, disent-ils, possèdent pour leur part une longue tradition de fréquentation universitaire et de valorisation de l’éducation. Ce qui ferait que dans leur cas, le passage au cégep ne constituerait pas un frein à la poursuite d’études universitaires! Si cette hypothèse était fondée, dans leur comparaison avec l’Ontario pourquoi les auteurs ont-ils alors imputé à l’existence du cégep la faible diplomation à l’université des Québécois plutôt qu’à leur langue maternelle, différente de celle des Ontariens?

Par ailleurs, chaque année, 80 % des étudiants qui obtiennent leur diplôme d’études collégiales au préuniversitaire passent directement à l’université, ce qui diffère grandement du portrait que brossent les auteurs lorsqu’ils affirment que bon nombre de diplômés du préuniversitaire remettent leurs études universitaires à plus tard. Et c’est sans tenir compte des diplômés de la formation technique, qui poursuivent aussi dans une proportion de plus de 30 % des études à l’université aussitôt leur diplôme collégial empoché. Au total, plus de 30 000 étudiants des cégeps intègrent chaque année un établissement universitaire directement après avoir terminé leurs études collégiales.

Il faut aussi rappeler que tous les jeunes francophones et anglophones ne souhaitent pas aller à l’université, étant davantage attirés par la formation technique au collégial dans un contexte où, selon Emploi-Québec, 110 000 emplois de techniciens, de techniciennes et de technologues seront à combler d’ici 2024. Par ailleurs, on dénote depuis une dizaine d’années que des étudiants universitaires reviennent au cégep. En 2016, 3300 d’entre eux ont déposé une demande d’admission dans un programme collégial, principalement au secteur technique.

L’argumentaire de Robert Lacroix et Louis Maheu repose de toute évidence sur des hypothèses. Il est par exemple tout à fait impossible d’affirmer que la diplomation universitaire serait équivalente à celle des établissements des autres provinces si le cégep n’existait pas, étant donné le rapport à l’éducation des francophones notamment.  Cependant, le document soulève plusieurs questions intéressantes. Pour quelle raison les francophones seraient-ils moins portés à poursuivre des études universitaires? Comment composer avec les effets de la baisse démographique, plus marquée au Québec que dans les autres provinces? Les établissements d’enseignement, du primaire jusqu’à l’université, mettent-ils en œuvre les meilleures stratégies pour favoriser la réussite et la diplomation de leurs élèves et de leurs étudiants?

Face aux défis qui nous incombent en tant qu’éducateurs, il nous semblerait beaucoup plus productif de réfléchir aux manières de rendre plus efficient notre système scolaire actuel, dans l’intérêt de tous les Québécois, que de remettre encore en question l’une de ses composantes que nous envient plusieurs pays, sur la base d’hypothèses difficiles à vérifier.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>